Categories: HLA
Date: jan 6, 2009
Title: La légende du Chat Botté
La légende du Chat Botté
Il était une fois un roi qui voulait donner une sagesse nouvelle à son peuple. Il avait fait publier partout dans son royaume que celui qui lui présenterait la suite des contes épouserait sa fille.
Cela avait créé une grande effervescence parmi ses sujets et nombreux furent ceux qui se jetèrent sur les routes à la recherche des histoires exceptionnelles qui se racontaient dans le pays. On en découvrit de nouvelles, mais de suites des contes, aucunes. Des conteurs méconnus sortirent de l’ombre, mais leurs répertoires se recoupaient tous.
Des écrivains essayèrent d’inventer des suites pour Cendrillon, Blanche-neige, le Petit Poucet…, mais les grammairiens du Roi les rejetèrent toutes : il n’y avait pas, là, de sagesse nouvelle.
Des affabulations fleurirent, des récits de voyages extraordinaires se multiplièrent, des rumeurs extravagantes virent le jour, les esprits se passionnèrent pour ce grand projet du roi… On raconta que des héros de contes étaient apparus ici ou là pour raconter eux-mêmes une suite de leur histoire, que des animaux sauvages, parfois, surgissaient au détour d’un chemin pour dire des fragments de récits. Quelqu’un avait même, une nuit, surpris un colloque des objets dans sa cuisine. Une sorte de folie des contes s’était emparé de tout le pays. Jusqu’à cette nuit mémorable où tous les enfants firent le même rêve : le Chat Botté leur était apparu et leur faisait signe de le suivre.
C’est dans ce climat surchauffé où tout voulait devenir histoire que deux amis décidèrent de se transformer en histoire : la suite du Chat Botté, justement, à partir de ce rêve de tous les enfants.
- Désormais, se dirent-ils solennellement, formons une seule chair, échangeons nos sangs ; et que cette chair unique devienne, en ses aventures, la suite de ce rêve du Chat Botté !
Ils firent savoir au Roi qu’ils avaient trouvé le passage vers la suite des contes et qu’ils reviendraient au début de l’année avec cent histoires. Pour appuyer leur engagement, ils firent mettre leur tête à prix, puis ils se lancèrent dans l’aventure.
Un soir, alors qu’ils s’approchaient d’une bourgade, ils virent venir vers eux une voiture à cheval. A leur hauteur, elle s’arrêta, et de l’intérieur une voix les interpela. En s’avançant, ils reconnurent le Chat Botté. Ils montèrent dans la voiture qui repartit aussitôt.
- Je puis vous amener à la rencontre des héros des cent contes que vous avez annoncés au roi. Ce que vous me demanderez, je le ferai.
Les deux amis se regardèrent avec interrogation et d’une même voix déclarèrent :
- Mène-nous à ton maître, alors ! Qu’il nous raconte ce qu’il est devenu.
La voiture entra dans la cour d’un château. Les deux amis, précédés du Chat, descendirent et s’avancèrent vers le grand escalier. On les introduisit dans un salon où il fallut attendre. Un homme entra, jeune et alerte, et vint à leur rencontre avec chaleur.
- Soyez les bienvenus, dit-il, je vous attendais. Nous sommes ici dans le château de l’ogre. C’est un lieu exceptionnel où il est possible d’obtenir toutes les métamorphoses que l’on souhaite. C’est à partir d’ici que je conduis mon règne et vous trouverez vous-mêmes ici tout le nécessaire pour fabriquer la suite des contes. Mais prenez un peu de repos pour commencer, nous nous retrouverons au dîner. Et il sortit.
Le repas se prit en silence, puis le roi se leva et entraîna ses invités vers le jardin. Il faisait nuit.
- Regardez, dit-il en balayant l’espace devant lui dans un grand geste de la main : et la nuit laissa place au jour. Ici, à partir de ce château, vous pouvez tout modifier à volonté. Le jour que je viens de faire apparaître pour vous est celui du pays d’où vous venez. Si vous faites attention, vous devez reconnaître des détails familiers. – Les deux amis acquiesçaient –. D’ici, vous pourriez voir tout ce qui se passe chez vous et souhaiter tant de choses, non ? selon ce que vous voyez. Eh bien c’est d’ici qu’ont été forgées les histoires merveilleuses d’autrefois, à partir de vos appels, pour vous aider à voir clair et à conduire vos vies avec sagesse. Or aujourd’hui il faut produire de nouvelles histoires et enseigner une sagesse nouvelle : comment être ensemble et devenir un organisme vivant. … C’est vous qui allez le faire.
Vous êtes devant le pays des histoires : il ne tient plus qu’à vous de raconter la sagesse d’être ensemble.
Sur ces paroles, le roi les salua et se retira.
Les deux amis se tenaient devant le vaste paysage.
- Qu’allons-nous faire, demanda l’un ?
- Continuer comme nous avons commencé, répondit l’autre. C’est en voulant être la suite du Chat Botté de toute notre chair que nous nous sommes retrouvés ici, Non ? Alors, notre présence… que pourrait-elle bien vouloir maintenant, de toutes ses forces ?
- Partager notre découverte ! s’exclama son ami. Que d’autres comme nous aient la même idée de devenir ce Chat Botté à inventer
A peine les deux amis venaient-ils d’énoncer ce souhait, qu’ils furent des milliers de personnes en pleine effervescence. Les rues de la ville s’étaient remplies de monde. Un grand rassemblement se dirigeait vers la grand’ place où, déjà, des gens dansaient et chantaient. La suite du Chat Botté était en train de se construire de toutes leurs présences.
Quelqu’un, certainement, allait parler à la foule, ou peut-être pas, puisqu’ils savaient, tous, que la suite du Chat Botté c’étaient eux.
… Et eux, c’était maintenant cette joie d’avoir trouvé, cette fête.
… Et s’il fallait faire des discours dans cette fête, que pourraient-ils bien dire ceux qui allaient parler ? Qui parlerait ?
…. Ou comment ferait-on pour parler tous ensemble ? …. Déjà certains disaient des poèmes, d’autres chantaient, des farandoles se formaient et traçaient de grands sillages dans la foule.
Une ample rumeur s’était levée vers la gauche et déferlait, une parole répétée et reprise en chœur : « Demain, le Petit Chaperon Rouge !»
Le vrai bonheur de ce moment, c’était d’être à la naissance des choses, de voir la vague se former et s’élancer. Il y aurait un demain, on venait de l’annoncer…
Il y avait certainement tant de choses à connaître dans cette joie d’origine…
C’est la question qui était en train de naître dans les coeurs… On la sentait, elle tournait.
-« Cent jours de grâce pour refaire le monde ! », fut la grande vague joyeuse qui courut sur la place…
Avec quel soulagement !
On avait gagné… Bravo ! Une explosion de joie immense salua la naissance du futur… Ah ! Il y avait du génie parmi eux !... L’espoir jubilait.
L’essentiel s’était produit. Chacun pouvait rentrer chez soi maintenant, - confiant - : demain s’écrirait la légende du Petit Chaperon Rouge, avec une autre clé pour être ensemble.
La place se vida, les rues devinrent silencieuses, la nuit tomba sur la ville. On sentait les cœurs chauds encore des feux puissants qui y avaient brûlés, et dans cette tiédeur se travaillait le rêve de tous.