Categories: HLA
Date: jui 17, 2009
Title: LE PASSAGE DE LA LUNE
Il était une fois un prince qui avait été longtemps absent du royaume paternel. Adolescent, en effet, et selon la coutume, il avait été envoyé chez ses cousins du Nord pour y parfaire son éducation.
Avant de monter sur le trône auprès de son père, il fallait que le prince comblât autant que possible sa mémoire manquante de toute cette période. Il devait retourner dans les lieux fondateurs de son enfance et en rapporter des clés de compréhension pour réinterpréter les évènements qu’il avait manqués. Or le premier évènement fondateur que le prince devait revisiter s’était produit à l’âge de huit ans, lors d’un été passé avec sa grand-mère et sa sœur dans une demeure où, par sa faute, celle-ci avait trouvé la mort. Il n’avait bien sûr aucun goût à retourner dans ce passé douloureux mais le protocole était formel, c’est par cet âge que les princes entreprenaient toujours leur grande récapitulation. Par ailleurs l’époque avait aussi connu une soudaine accélération du fait du dérèglement de la lune comme si plusieurs périodes s’étaient chevauchées les unes les autres et le défi fait au prince de récapituler tout cela dépassait ses forces humaines.
D’ailleurs tout commença avec difficulté : la maison de ses huit ans n’était plus habitée depuis plusieurs années et sa démolition était imminente, annoncée par une affiche sur la grille du parc. Les dates mentionnées étaient très proches et ne donnaient que trois jours au prince pour y achever ce qu’il avait à accomplir. Le désordre à l’intérieur était extrême comme si le lieu avait été abandonné au cours d’un grand ouragan qui avait tout retourné, et le prince ne savait pas comment mener son exploration, ni recueillir les indices. Il entreprit de remettre de l’ordre, mais les pièces étaient nombreuses. Il n’aurait jamais le temps de tout visiter utilement, d’autant qu’il se souvenait aussi d’un jardin extraordinaire qu’il ne faudrait pas manquer. Après deux jours, il n’avait pas vu encore la moitié de la maison, et il se sentait toujours bredouille.
Maintenant, il fallait absolument voir le jardin. Coupant court, il poussa la porte et sortit sur le perron. En bas de l’escalier il surprit une fillette, qui se retourna puis s’enfuit en remontant l’allée vers un bouquet de noisetiers derrière lequel elle disparut.
Il essaya en vain de la rattraper et se retrouva sur la prairie qui descendait vers la rivière où, en contrebas, se trouvait le grand pavillon où il avait habité avec sa sœur et sa grand-mère. Il le rejoignit et entra. A sa surprise tout était en ordre dans la salle de séjour. Il y avait même un bouquet de fleurs sur la table et une vasque de fruits. L’atmosphère était celle de l’époque. Des personnes devaient être présentes. Le cœur battant il se dirigea vers la chambre de sa sœur et tournant la poignée de la porte, il entra. La fillette de tout à l’heure était là, assise sur le rebord du lit. Elle se leva et s’avança vers lui. Il la reconnut : c’était une amie de sa sœur qu’il avait follement aimée, plus tard.
- « Enfin te voici, lui dit-elle ». Et elle lui prit la main pour l’entraîner dehors, vers le débarcadère où était attachée une barque. « Nous devons passer sur l’autre rive. Peux-tu ramer ? »
Ils accostèrent à proximité de l’endroit où la barque s’était retournée et sa sœur noyée. Elle se leva et enjamba le banc, mais son pied trébucha et elle perdit l’équilibre. En tombant sa tête vint heurter le rebord de la barque et la fillette, assommée, bascula dans l’eau. Le prince, chancelant à son tour, tomba à la renverse de l’autre côté. Vite il se précipita à la recherche de la fillette dont le corps avait sombré. Il nagea en tous sens désespérément, en vain. Finalement il se hissa sur le bord pour mieux voir : rien… Il revivait la même scène terrible de la disparition de sa soeur, la même impuissance… et ce temps intolérable qui devenait irréversible. Là encore le corps avait disparu dans le courant qui l’avait emporté. Marchant à grands pas il chercha depuis la berge et longea la rivière en descendant dans le sens du courant, jusqu’aux rapides où, là, il n’y avait plus d’espoir.
La mort dans l’âme, il remonta, cherchant en amont : peut être était-il descendu trop vite. Arrivé à la hauteur de la barque qui dérivait elle-même, il fut soudain pris de frayeur. Le débarcadère et la maison de l’autre côté avaient disparu. Il remonta précipitamment sur la barque, rama aussi vite qu’il put, accosta là où était l’embarcadère et remonta en courant toute la pente de la prairie jusqu’au bouquet de noisetiers qui coupait la vue. Il tourna au détour du chemin : la demeure aussi avait disparu, il n’y avait plus là qu’un chantier et des palissades, au milieu de nulle part. Ce chantier était lui-même à l’abandon depuis plusieurs semaines, au vu des herbes folles qui l’envahissaient. La campagne environnante ouvrait sur un vaste paysage qui ne lui rappelait rien du chemin par lequel il était venu. Il était trop tard, il ne pourrait plus franchir la porte sur le jardin et repasser par la demeure. Il était pris au piège d’un espace temps dont il ne savait comment sortir.
Abasourdi, il rebroussa chemin et redescendit vers la rivière là où il avait laissé l’embarcation. Il avait le cœur broyé, tout son corps était en feu. Il s’assiérait dans la barque de son malheur et se raconterait toute l’histoire, toute cette terrible histoire à laquelle venait de s’ajouter un chapitre plus absurde encore.… Un râle s’empara de toute sa personne dans lequel il plongea pour se perdre.
Assis maintenant et se balançant dans sa détresse sans fond, il cru entendre se glisser une voix qui venait de derrière lui. Il se retourna : une très belle jeune fille se tenait près du tronc qui retenait la barque.
- « Comme tu as m al, lui dit-elle, et depuis si longtemps… Ton cœur est déchiré d’un chagrin inconsolable et toute ta personne est au bord d’exploser… Alors sache-le, dit-elle avec force, ce qui se passe en ce moment ne concerne pas ta personne, mais quelque chose de bien plus important. Tu es en train de lancer un pont par-dessus le vide pour le royaume de ton père… Et cela, ça déchire le cœur, et arrache le ventre !»
Il ne comprenait rien mais un souffle de paix était en train de descendre sur le feu qui le dévastait. Il reconnaissait la jeune fille, c’était la fillette de tout à l’heure, en femme, son amour de jeunesse. Elle ne s’était donc pas noyée.
- « Je suis celle que tu dois épouser. Cherche-moi pour me retrouver, je viens dans ton règne apporter la paix. Je viens alléger toutes vos charges ». Et elle disparut.
Son cœur était toujours en feu, mais ce n’était plus celui de sa détresse insupportable… c’était celui de son émoi pour cet amour retrouvé. Et celui d’une reconnaissance enthousiaste pour la vérité de ce qui se passait. C’était toujours aussi fort et douloureux, mais vivable !
Il l’avait reconnue sans erreur, c’était bien elle. Elle était vivante et elle l’appelait. Il regarda autour de lui, tout semblait être redevenu comme avant : un peu plus en amont, le débarcadère était là de nouveau, ainsi que la maison. Il se leva et marcha, puis entra. Il traversa la salle de séjour. C’est la jeune fille qui l’accueillit dans la cuisine. Son cœur brûlait de ses paroles :
- « Ton père à d’autres projets pour ton mariage, lui dit-elle. Tu lui rappelleras le rêve qu’il fait souvent de ta sœur qui lui lance un dernier appel en disparaissant dans l’eau : « le remède,…le remède, dit-elle ». Tu lui diras que tu as découvert le remède qu’elle est allé chercher dans la mort et comment tu m’as retrouvée dans ton enfance. Aujourd’hui, du fait de l’accélération planétaire, il n’est plus possible de porter vos vies avec vos seules forces. Je viens vous enseigner comment être ensemble. Ton père entendra cela et il comprendra. Ma famille t’indiquera comment me retrouver.» Et elle disparut.
Le prince coupa court à l’exploration des autres espaces de son enfance, car il avait trouvé la clé par excellence du règne nouveau qui pouvait commencer. Il se hâta de rentrer au palais avec ce message pour son père : bientôt on saurait porter ensemble tous ces maux que les énergies planétaires rendaient de plus en plus insupportables.
- « Il ne faut plus résister à l’énergie de la lune, lui dit-il. C’est cela qui rend folles les personnes. Et cette énergie va s’accroître encore. On ne peut plus vivre sur ses propres forces ce qui nous arrive au quotidien, c’est au risque d’exploser. Il faut faire autrement. »
Cela lui était arrivé à lui, là-bas, dans la maison des ses huit ans, il avait plongé spontanément jusqu’au fond de sa douleur quand il avait revécu, comme en songe, la noyade de sa sœur, et, alors, il avait glissé dans un autre espace, où une vaste énergie avait pris le relais, une sorte d’émoi amoureux aussi intense que sa douleur mais qui ne faisait plus peur. Il avait découvert la clé du passage à travers l’énergie terrible qui rend fou, c’était quelque chose comme l’amour, l’amour total qui est une seule et immense présence qui rend tout possible…
Et maintenant quelqu’un allait venir l’enseigner à tous, ce serait la reine qu’il allait donner à son peuple.