Le merveilleux message de l'intelligence collective
Par Marie-Noëlle Tranchant.
La culture n'est-elle qu'un jouet pour s'évader des réalités sérieuses? N'est-elle qu'un domaine de loisir et consommation, un moment de divertissement ou de consolation, face aux graves problèmes économiques, sociaux, politiques ? Ou bien a-t-elle des réponses à apporter aux grands défis collectifs de notre époque ?
«De tous temps, les mythes ont fécondé le politique, les contes ont transmis de façon simple et populaire l'art de traverser les épreuves et de trouver les sources de la vie. Clefs de sagesse et portes d'inspiration, ils ouvrent des passages qui permettent de comprendre et d'agir dans une réalité de plus en plus complexe», dit Jean-Pascal Debailleul.
A 59 ans, cet inlassable quêteur de vérité a suivi des chemins variés : publicitaire, éditeur, thérapeute, consultant, formateur, et il a mis au point peu à peu une méthode de connaissance et de réalisation de soi par les contes merveilleux (1). Qui se prolonge aujourd'hui en une approche nouvelle de l'intelligence collective. Marier le merveilleux et l'intelligence collective peut sembler une entreprise paradoxale, et un vrai choc culturel : d'un côté un trésor poétique archaïque, de l'autre une ingénierie conceptuelle de pointe.
L'intelligence collective est dans l'air du temps et s'est principalement développée dans le monde de l'entreprise, en réponse à la mondialisation et à la mise en réseau générale de l'information. A première vue, l'intelligence collective apparaît donc comme un système nouveau d'une haute technicité, pour gérer le savoir et les relations afin d'atteindre une performance supérieure à celle des individus. Pourtant, la sagesse des contes l'a déjà pratiquée, avec une vision plus vaste et plus profonde, tout comme les poètes, les prophètes, les penseurs, qui ont transmis du fond des âges l'hymne de l'univers. «Les grands thèmes de la culture jadis exposés dans les mythologies parlaient à la collectivité, et les contes merveilleux ont encore des réponses à apporter aux défis collectifs d'aujourd'hui, dit Jean-Pascal Debailleul. Pourquoi? D'abord parce qu'ils mettent en scène un monde non linéaire, un monde en volume où tous les règnes s'interpénètrent. Les animaux parlent, les objets sont vivants, et tout agit en interdépendance et en réciprocité. A l'image d'un organisme vivant, dont l'extrême complexité a d'étonnantes ressources d'auto-organisation, les éléments de l'histoire fonctionnent ensemble tout en restant simples.
Il était une fois deux hommes qui voyageaient ensemble, comme ils s’étaient arrêtés en chemin pour laisser tomber la chaleur, l’un d’eux s’étendit à l’ombre. Tandis que l’homme dormait, l’autre crut voir une mouche sortir de la bouche de son compagnon et entrer dans le squelette d’une tête de cheval qui se trouvait par là, et cette mouche tourna dans la tête de cheval dont elle visita tous les recoins puis elle revint "dans" la bouche du dormeur. Celui-ci dit à son réveil : "Si tu savais le beau rêve que je viens de faire, j’ai rêvé que j’étais dans un château où il y avait une infinité de chambres toutes plus belles les unes que les autres et sous ce château, jamais tu ne voudrais le croire, était enterré un grand trésor". L’autre lui dit alors: "Tu veux que je te dise ce qui s’est passé : regarde, tu es allé dans cette tête de cheval, oui... Oui j’ai vu ton âme sortir de ta bouche sous la forme d’une mouche et se promener dans tous les recoins de ces ossements puis elle est rentrée dans ta bouche". Alors, les deux hommes soulevèrent cette tête et creusèrent dessous et ils découvrirent un grand trésor.
Claude Seignolle, Le Rêve in Contes de Guyenne
Les contes existent dans un univers quantique d'interactions et d'attractions. Le héros, qui est toujours dans une impasse au départ, sait qu'une aide va lui être donnée, mais il ignore laquelle. L'aide est certaine mais indéterminée. Son besoin infini attirera une réponse imprévue surgie de l'infini des possibles. C'est peut-être un crapaud qui la lui donnera».Le héros parvient à son accomplissement miraculeux non parce qu'il sait contrôler son destin mais au contraire parce que, conscient de son impuissance, il s'en remet à la complexité de la vie qui le dépasse. Attitude spirituelle qui le relie au monde de la transcendance, de la fécondité, d'où lui viendra l'inspiration.
«Les contes invitent à une créativité d'intuition, de vision, d'inspiration. C'est de là que je suis parti pour élaborer une méthodologie de conscience et de sagesse collectives différente des modèles plus rationnels d'intelligence collective. Si on arrive à se percevoir comme un ensemble de cellules vivantes, on aura une présence beaucoup plus intense dans la réalité vivante, et donc plus de chance d'attirer des signaux à l'unisson de ce qu'on cherche»
Le dispositif de création en intelligence collective : une valse à quatre temps
La première étape consiste à délimiter ce que Jean-Pascal Debailleul appelle un «champ de création» en reliant un projet ou un besoinpersonnel à trois pôles : la source d'inspiration qui a suscité ce projet et dont l'intention profonde est au-delà de notre désir; les hommes qui ailleurs, n'importe où dans le monde, appellent cette source d'inspiration; et ceux qui oeuvrent ou ont oeuvré dans le passé à la réaliser. C'est par une démarche intuitive, soutenue par un conte tiré au hasard que l'on réunit ces trois grandes intentions. «Ces trois pôles d'énergie n'existent que par l'attention qu'on leur porte, explique Debailleul, et pour maintenir ou réveiller cette attention, il faut les ramasser en une formule qui prend l'intensité d'un signal. Comme le «Sept d'un coup» du Hardi petit tailleur. Une sorte de devise, qui pourra devenir blason».
La deuxième étape consiste à relier ce champ de création à l'«Intelligence originelle», toujours au moyen d'un oracle. «La vie ne veut pas seulement notre accomplissement mais celui de tous, et elle mesure à son aune l'utilité et la fécondité de nos créations». Dans ce nouveau volume, le projet se trouve amplifié et dynamisé. «Si tu veux tracer un sillon droit, accroche ta charrue à une étoile» dit la sagesse populaire. Cela lui donne des ailes et l'appelle à une réalisation plus forte. Laquelle?
La troisième étape sera, justement, de définir concrètement l'idée de création mise au jour à l'occasion de ce ressourcement en intelligence collective du projet ou du désir initial. «Il n'est pas nécessaire de réaliser tout de suite l'idée de création, précise Jean-Pascal Debailleul, il suffit de percevoir comment, soutenue par l'intelligence originelle, elle augmente et précise la vision, ouvre de nouvelles perspectives, enrichit nos rapports au monde».
Toutefois une quatrième étape, logique, va consister à partager avec d'autres le champ d'inspiration ainsi ouvert, le courant de conscience apparu : «car l'idée de création, dans son universalité, se présente toujours comme un modèle d'être et de faire ensemble, original et riche.
D'autres talents, d'autres projets pourront venir s'y ressourcer. Dans une époque comme la nôtre de forts dysfonctionnements sociaux, la possibilité de créer ainsi de nouveaux modèles de sagesse collective comptera certainement dans les efforts accomplis pour la guérison du corps social».
S'il y a une intelligence collective qui part de la raison humaine et se démultiplie en intelligence artificielle, il en est une autre qui vient d'une source plus mystérieuse, vivante et visionnaire. C'est de là que pourrait naître, peut-être, un nouvel humanisme, fondé non sur l'efficacité mais sur la fécondité et la communion créatrice. Il est permis de rêver. Ensemble.
Cette série d'articles se propose de raconter quelques aventures de personnalités diverses venues du monde de l'art, de l'entreprise, de la nature ou de l'enseignement, qui ont travaillé en intelligence collective à partir des contes.
(1)Cette méthode est enseignée dans les séminaires et ateliers de La Voix des Contes 25 rue Titon 75011 Paris. Site internet : www.lavoiedescontes.com
Jean-Pascal Debailleul a publié plusieurs ouvrages : Changer par la magie des contes (éditions Albin Michel); Se réaliser par la magie des coïncidences (Jouvence); La synchronicité par les contes et Le Jeu de la voie des contes (Le Souffle d'or).