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La ferme tropicale qui se transforme en centre de ressourcement par la forêt


L'aventure de la Nature protagoniste
Par Marie-Noëlle Tranchant

Il était une fois un homme qui rêvait de posséder un coin de terre. Un vieux rêve enfantin, lointain mais persistant, qui continuait à vivre en lui sans même avoir besoin d'être cultivé, au milieu des préoccupations de la vie quotidienne. Huugues de Rincquesen est un citadin au métier très contemporain de consultant, a priori fort éloigné de la nature. Cependant, lors d'un voyage au Brésil, en 1979, il tombe amoureux de la forêt. Et voilà qu'il entend parler d'une ferme à vendre, au sud de Bahia.

“Tout s'est conclu très rapidement, raconte-t-il. C'était comme une réponse à mon rêve. Avec ma femme, nous avons fait deux cents kilomètres pour visiter l'endroit. En chemin, je parlais du lac comme si je le voyais déjà. Ma femme s'étonnait : : il n'avait pas été question d'un lac. Mais il était bel et bien là, comme je l'avais imaginé. En quelques heures, nous avons acheté cette fazenda de plus de 100 hectares, faite d'une partie cultivée et surtout de forêt, avant de rentrer en France”.

Voilà donc notre consultant parisien propriétaire d'une terre brésilienne, située magnifiquement au carrefour de plusieurs réserves naturelles d'une exceptionnelle biodiversité. Mais qu'en faire ?

Pendant quelques années, il y pratique la culture traditionnelle du cacao, jusqu'à ce qu'une maladie détruise 80% de la récolte. En 1999, il crée l'association franco-brésilienne «Rosas dos ventos» qui a mis en place une école primaire rurale, puis des initiations professionnelles au tourisme, à la couture et à l'artisanat. Au fond de son esprit, il y a l'idée de faire de ce lieu un centre communautaire, mais il va à  tâtons, sans parvenir à donner forme à son projet. "C'est alors que j'ai rencontré Jean-Pascal Debailleul, en août , dit Hugues de Rincquesen. Il m'a proposé de repenser complètement mon projet en intelligence collective et il a réuni pour cela une quinzaine de personnes qui avaient un intérêt pour la nature. J'ai présenté un embryon de projet, et à partir de là, la parole a tourné. Il ne s'agissait pas de discuter des idées, mais de s'ouvrir à une vision, en la nourrissant de toutes les énergies. La manière de Jean-Pascal consiste à laisser les choses se définir elles-mêmes, et cela correspondait bien à la manière dont j'avais acquis cette ferme : j'avais l'impression que c'était elle qui s'était manifestée, qui m'avait fait signe. Elle avait été plus active que moi. Au cours du processus mis au point par Jean-Pascal, la pensée s'est imposée que la nature prenait des initiatives, qu'en fait elle se cherchait des alliés pour se faire entendre».

Un changement d'attitude radical qui suppose de considérer la nature comme sujet, et comme interlocuteur à part entière. L'agriculture regarde la nature comme un domaine à exploiter et à rentabiliser, l'écologie comme un patrimoine à conserver et à protéger. Les deux approches peuvent s'opposer, mais elles ont un point commun : la nature est traitée en objet. “On pense à sa place” résume Hugues de Rincquesen. Or elle est “porteuse d'intentions”, et prête à s'allier avec l'homme pour l'éveiller, l'enseigner, le soigner. Encore faut-il l'entendre.

“J'ai découvert que le mot le plus important de la langue tupi-guarani est “écouter”. Et je me souviens d'une guérisseuse racontant que, lorsqu'elle va s'approvisionner dans la forêt, ce sont les plantes qui l'appellent. Mais c'est de plus en plus rare. La pratique de la monoculture intensive a beaucoup appauvri le rapport à la nature. Il faut se libérer de nombreux conditionnements pour retrouver une authentique communication”.

Donc, la première intuition apportée par l'intelligence collective a été de voir dans la nature un protagoniste qui s'adresse à vous d'égal à égal, qui a des demandes et suscite des inspirations. De là a pris corps le projet de transformer la ferme tropicale en un lieu où l'on se met à l'écoute de la nature : “On peut marcher dans la forêt ou prendre des bains de feuilles, dit Hugues de Rincquesen. Mais je songe aussi à un lieu témoin qui permettrait de collecter les langages les plus divers de la nature, animale, végétale, minérale, de rassembler les expériences les plusvariées, scientifiques, empiriques, thérapeutiques, artistiques, mystiques... J'ouvre un espace où la nature tient la première place : c'est elle qui apporte la vie, les informations. On va voir ce qui s'y passe”.

Chacun (essayez...) peut retrouver dans sa propre expérience un moment où il a senti que la nature lui parlait. François Cheng l'évoque admirablement dans Cinq méditations sur la beauté, à propos des paysages de la peinture chinoise :“C'est de sujet à sujet, et sous l'angle de la confidence intime que l'homme y noue ses liens avec la nature. Cette nature n'est plus une entité inerte et passive. Si l'homme la regarde, elle le regarde aussi ; si l'homme lui parle, elle lui parle aussi. Evoquant le mont Jingting, le poète Li Po affirme : “nous nous regardons sans nous lasser” ; à quoi fait écho le peintre Shitao qui, à propos du mont Huang, dit : “Nos tête-à-tête n'ont point de fin”. De tout temps en Chine, poètes et peintres sont avec la nature dans cette relation de connivence et de révélation mutuelle”.

Et ce n'est pas l'apanage de l'esprit extrême-oriental. François Cheng cite le mot du peintre André Marchant : “J'ai senti certains jours que c'étaient les arbres qui me regardaient”. Et il n'oublie pas Cézanne, inlassable sourcier de la vie naturelle : “Certains soirs, il était ému aux larmes quand il sentait et voyait, de la Sainte-Victoire, cette “montée géologique” depuis le fond originel, qui venait au rendez-vous de la lumière du couchant dans laquelle chaquepierre, chaque plante lui parle un langage natal”. Shitao, Cézanne, la guérisseuse, François d'Assise, sont déjà des habitants de la ferme tropicale.

 “Avoir fait apparaître la nature comme protagoniste inspirée et inspirante de l'aventure humaine est vraiment une ressource de la conscience collective, dit Jean-Pascal Debailleul. On se relie à quelque chose qui existe déjà, mais le fait d'en prendre conscience accroît sa visibilité et ses résonances. Il y a là un modèle d'être ensemble que chacun peut rejoindre, dès l'instant qu'il est alerté par cet appel de la nature. Le champ d'inspiration qui s'est révélé à Hugues de Rincquesen peut être arpenté par tous ceux qui le souhaitent”. Bienvenue à la fazenda Pedra do sabia !

www.rosadosventos.org